Dire ne rien voir : Le Film qui aurait eu lieu

 

Par Rodolphe Perez & Frank Smith 

 

Si « plus rien n’est arrivé », comme l’affirme Duras dans Le Navire Night, est-il encore possible que l’image montre et que la parole dise ? 

 

Réalisé entre 2024 et 2025, Le Film qui aurait eu lieu est un film de Rodolphe Perez & Frank Smith qui tenterait de poursuivre la réflexion de Duras sur l’impossibilité du film. « Ici le film ne dit rien. Son évolution est difficile à appréhender, il paraît ne pas changer, ne pas progresser, ne pas avancer, n’être mobile que relativement à lui-même, à un axe d’immobilité qu’il se serait imposé durant tout son trajet. Le changement apparent ou réel, n’est pas extérieur au film, le film le contient. Ainsi, cette immobilité, cet axe de fixité autour duquel il se déroule, le retient en lui- même, le clôt en lui-même. Rien n’en part, n’en allège la densité.1 » 

 

Un film qui se cherche, peut-être, et donc le travail de l’image fixe et de l’image-mouve-temps tente de trouver une forme, de se contenir lui-même. En parallèle, un dialogue interroge les possibilités du film. La parole peut-elle contenir les images ? Les images peuvent-elles contenir la parole ? Comment continuer à penser une corrélation entre les deux, comme deux matières- mouvements de la représentation ? Comment perpétuer ce dialogue ? 

 

Le Film qui aurait eu lieu a, avant toute image, était pensé comme un dialogue qui se refusait au film. Écrit au fil d’une correspondance, il visait à témoigner de l’impossibilité manifeste de créer des espaces de représentation commune et l’incapacité à construire des images. Le dialogue, alors, cherche à signifier l’impossibilité d’un film dans le discours sur un film qui aurait peut-être déjà eu lieu et dont les corps seraient absentés. Dans un second temps du processus, il a fallu envisager un film qui cherche à faire film, en parallèle du dialogue devenu voix off. Le film alors ne représente rien d’autre que la tentative d’un film à trouver son écran et à représenter ce qui n’aurait pas eu lieu. Travaillant sur le mouvement de l’image et la recherche d’une écologie de l’écran dans des zones naturels et désertés, Rodolphe Perez & Frank Smith cherchent à construire un film hors du film, qui rendrait toujours le film impossible à devenir film. Ce geste trouve son paroxysme dans le lien entre le travail sonore et le dialogue des voix off. 

 

Car si le film vise à empêcher l’emprise du sens du discours sur l’image, et inversement, c’est aussi par le travail du son, pensé par Philippe Langlois. Ce dispositif déplace une autre perspective du texte qui, publié à part dans un fac-similé s’inspirant de la pratique de Godard dans Le Livre d’image (2018), propose une recopie manuscrite du dialogue, accompagnée de photos dont on ne sait jamais si elles sont des scènes du film ou non. 

 

A cet égard, nous proposons une projection du Film qui aurait eu lieu (16 minutes), une présentation des contraintes et de ses enjeux au travers d’une réflexion sur le voir et le dire à partir de Duras, son influence et notre saisie de cette influence, en interrogeant la résistance d’une tentative de représentation qu’interroge le film et que pourtant semble déconstruire par instant le travail sonore et l’image. 

 

 

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1 Marguerite Duras, « Le cinéma différent », in Les Yeux verts, Cahiers du cinéma, Paris, 1987.