LE FILM DU 38E PARALLÈLE

 

 

Un film de Frank Smith

 

Vidéo HD, couleur, 56'30'', 2023

 

Réalisé dans le cadre du programme « Résidences sur mesure plus + » de l'Institut français (Paris), avec l’aide de l’Ambassade de France à Séoul (Corée du Sud)

 

Production Bureau d'investigations poétiques / Sans Production 

 

 

LE FILM DU 38E PARALLÈLE se concentre sur la réalité plurielle, morcelée et discontinue de la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées, afin d’interroger ses potentiels visuels, et par là même épuiser tout ce qui s’y donne à voir — à la limite des restrictions militaires, de l’accessibilité aux lieux et dans un contexte géopolitique de haute tension (tirs réguliers de missiles balistiques intercontinentaux par la Corée du Nord en direction de la mer du Japon). LE FILM DU 38E PARALLÈLE tente ainsi de répondre à la question : Que peut-on voir quand on n'en a pas le droit ?

 

Étroite bande de terre longue de quelque 248 km de long, la zone tampon séparant la République de Corée du Sud et la République populaire démocratique de Corée du Nord coupe la péninsule en deux depuis la fin de la guerre de Corée (1950-1953). Bordé de part et d’autre de pièges antichars, de clôtures électriques, de mines et de miradors, et gardé par deux armées prêtes au combat, l’endroit est interdit d’accès à toute présence civile.

 

LE FILM DU 38E PARALLÈLE est construit à partir d’une série de plans fixes de paysages, d’une durée de deux minutes chacun, tous orientés, comme autant de points d’observation, depuis le sud vers le nord. Réalisé au cours d’une douzaine d’incursions le long de la frontière, dans la totalité de ses 248 km parcourus, le film court d’ouest en est. Des cartons noirs viennent briser cette cartographie en images pour témoigner de l’impossibilité de filmer à certains endroits. Officiellement, il est interdit de filmer la Corée du Nord mais il est encouragé de « prier pour la paix à venir entre les deux pays ».

 

LE FILM DU 38E PARALLÈLE consiste ainsi à évaluer cinématographiquement le terme « borderscape » dans le contexte coréen, notion qui renvoie au complexe, ambiguë et multiple, de la frontière et des paysages qui la constituent. Composé du mot « border » et du suffixe « -scape», le terme suggère, tout d’abord, une image mobile de la frontière, une réalité en devenir, qui change dans l’espace et dans le temps. En second lieu, le terme renvoie aux modalités de perception de la frontière, au rôle des représentations visuelles, narratives et performatives dans la constitution de ses sens et de ses effets, à sa nature culturellement — et ici militairement — construite. Donner voix aux dynamiques frontalières, les rendre visibles, devient ainsi une pratique dissensuelle dans le sens proposé par Jacques Rancière : une pratique qui « fait voir ce qui n’a pas lieu d’être vu ». Dans l’effort de voir la séparation, invisible à l’oeil nu, ce film veut montrer ce que la frontière elle-même a à montrer. Enregistrer des images là où cela a été possible, en proximité de la ligne de démarcation militaire pour en détecter les vibrations visuelles et sonores. Se retrouver confronter à l’évidence de son existence physique, aux obstacles liés au passage des checks-points, aux multiples tours de contrôle et à la présence militaire intimidante. Ces difficultés soulignent le sens de la séparation, de l’aliénation et de l’isolement forcé que le mur de barbelés érigé tout le long de la frontière impulse entre les deux Corées. LE FILM DU 38E PARALLÈLE veut déconstruire la matérialité de cette barrière frontalière pour en souligner la nature polymorphe et surtout le potentiel de sa pénétrabilité, son ouverture possible au passage.

 

LE FILM DU 38E PARALLÈLE rend hommage à la cinéaste Chantal Akerman, réalisatrice du film documentaire « DE L’AUTRE CÔTÉ » (2002), qui traite de la ligne de séparation érigée entre les USA et le Mexique.